Pourquoi ce livre, ce site?

L’épidémie de coronavirus SARS-CoV-2 dans sa course folle plonge la planète dans un état d’incertitude, mêlé de crainte et d’espérance. Plus de 60% de la population mondiale est en confinement. Par son ampleur sociale et économique, cette épidémie est décrite comme « sans précédent dans l’Histoire ». « Nous sommes en guerre contre le coronavirus » clament Antonio Guterres, le Secrétaire général des Nations Unies et le président français Emmanuel Macron, en insistant sur le caractère imprévu et imprévisible de ce nouvel ennemi.

Elles changent de forme mais les pandémies engendrent les mêmes peurs

Il est vrai que chaque épidémie est unique, par ses caractéristiques, ses modes de transmission, la vitesse de sa propagation et son ralentissement, les populations qu’elle touche ou qu’elle épargne, son ubiquité ou son caractère sélectif. Cela nous rappelle l’aphorisme du « bateau de Thésée » qui a nourri bien des controverses parmi les philosophes depuis l’Antiquité concernant la notion d’identité. Il s’agit d’un bateau dont toutes les parties sont remplacées progressivement. Finalement, le bateau ne contient plus aucune de ses parties d’origine. S’agit-il du même bateau ou d’un bateau différent ? Le bateau de Thésée est une illustration d’un problème philosophique plus général : un objet dont tous les composants sont remplacés par d’autres reste-t-il le même objet ? D’autres illustrations de cet aphorisme existent, comme celle du « couteau de saint Hubert » appelé aussi « couteau de Jeannot ». Au XXe siècle, Sigmund Freud, Jean Piaget, et Lucien Goldman en débattaient encore.

Les pandémies sont un objet comme le bateau ou le couteau. Elles changent de forme mais les débuts de pandémie engendrent les mêmes peurs et les mêmes exclusions. La même paralysie chez les dirigeants. La même tentation de contrôler les populations, accusées d’être responsables des maux qui les accablent.

Le VIH et le Coronavirus : deux virus et deux pandémies très différentes, aux modes de transmission on ne peut plus dissemblables. Et pourtant des invariants, des rapprochements qui paraissent étrangement familiers à ceux qui ont vécu ces deux pandémies. Comme le rappelait Françoise Barré-Sinoussi : « Je suis inquiète, comme tout le monde, face à l’épidémie de Covid-19, qui me rappelle en bien des points beaucoup de choses douloureuses des débuts de l’épidémie VIH-sida. C’est bien que les experts qui ont les mains dans le cambouis s’expriment, dont certains d’ailleurs ont vécu les premières années de l’épidémie de sida.»

Personne n’aurait pu prévoir un tél événement?

Dans le récit du caractère unique, exceptionnel de cette catastrophe planétaire, on devine aussi qu’il convient de passer sous silence l’impréparation des dirigeants et des grands laboratoires pharmaceutiques. Il s’agit de s’exonérer des erreurs passées, et de faire oublier les coupes systématiques contre les budgets de la santé publique et les hôpitaux. Personne donc n’aurait pu prévoir un tel événement.

Et pourtant en 2002, il y eut le SARS-CoV, une pneumonie aiguë due à un coronavirus, apparu pour la première fois en Chine, qui a provoqué une épidémie dans 29 pays, infecté plus de 8 000 personnes et fait au moins 774 morts.

En 2005-6, H5N1, le virus de la grippe aviaire provoque 191 morts et une grande frayeur. Sous l’égide de l’OMS et de la FAO qui ont appelé à aider l’Afrique, les États européens se sont préparés à un possible retour du virus printemps 2006 lors de la remontée des oiseaux migrateurs, faisant une priorité de la constitution de stocks de médicaments, suffisants pour traiter des millions de personnes au cas où une mutation du virus le rendrait plus adapté à l’être humain.

En 2009, ce fut la grippe H1N1, une pandémie qui dura deux ans, la seconde des deux pandémies historiques causées par le sous-type H1N1 du virus de la grippe A (la première étant la grippe « espagnole » de 1918).

Puis, on a connu le MERS, le syndrome respiratoire du Moyen-Orient, une maladie virale due à un nouveau coronavirus, détecté pour la première fois en 2012 en Arabie saoudite. Parmi les symptômes habituels du MERS figurent la fièvre, la toux et des difficultés respiratoires.

Parmi les autres alertes épidémiques très différentes des formes grippales, il faut rappeler Zika, le Chikungunya, et le virus Ebola, la fièvre hémorragique, qui s’est répandu en Afrique de l’Ouest en décembre 2013, où elle a fait plus de 10 000 morts, puis à l’Est de la république du Congo en 2019 avec un bilan de plus de 2 000 morts.

Un pacte en 2015 entre 196 pays… mais très peu accompli

Sans être Cassandre, il était facile de prévoir qu’une autre épidémie de même « objet » ne tarderait pas à se manifester. En prévision de cette calamité, en 2015, sous l’égide de l’OMS, 196 pays ont signé un pacte pour collaborer au profit de la « Sécurité sanitaire mondiale ». Ils allaient renforcer leurs capacités en matière de détection, d’évaluation et de notification des événements de santé publique. En vue de la prochaine épidémie, chaque pays devait notamment investir dans la constitution de stocks stratégiques et de matériel de protection. Six ans plus tard, à quelques exceptions près, très peu a été accompli.

Les auteurs de « L’épidémie de sida occultée en Afrique centrale » relèveront sur ce site web les différences et les similitudes entre les deux pandémies. Ils n’oublieront pas l’Afrique, l’Asie, car on sait que les pandémies suivent les failles des sociétés et s’installent rapidement parmi les systèmes de santé les plus faibles.

Avec ce site Web, ils poursuivront une réflexion sur la pandémie du coronavirus SARS-CoV-2, en pleine expansion, à l’ombre de celle du VIH que nous avons vécue, et qui est loin d’être finie avec 1.7 millions de nouveaux cas de maladies liées au sida en 2018. Ils interrogeront le rôle de l’OMS et la gouvernance des crises de santé 40 ans après l’apparition du sida.

« Au cours de l’histoire, les pandémies ont forcé les humains à rompre avec le passé et à réinventer leur univers. En cela, la pandémie actuelle n’est pas différente des précédentes. C’est un portail entre le monde d’hier et le prochain. Nous pouvons choisir d’en franchir le seuil en traînant derrière nous les dépouilles de nos préjugés et de notre haine, notre cupidité, nos banques de données et nos idées défuntes, nos rivières mortes et nos ciels enfumés. Ou nous pouvons l’enjamber d’un pas léger, avec un bagage minimal, prêts à imaginer un autre monde. Et prêts à nous battre pour lui. »

Arundhati Roy, Tribune, Le Monde, le 06-04-2020

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