La leçon des grands romans d’épidémie, par Orhan Pamuk

Tribune, Libération, le 2 mai 2020

Extraits:

« De tout temps, les peuples ont répondu aux crises sanitaires en propageant des rumeurs et de fausses informations. Que ce soit au XVIIe ou au XXIe siècle, la maladie est invariablement dépeinte comme un mal «étranger» infligé à la société depuis l’extérieur.

Istanbul. Cela fait maintenant quatre ans que je me consacre à l’écriture d’un roman historique dont l’action se déroule en 1901, pendant ce que l’on a coutume d’appeler la «troisième pandémie de peste», une épidémie de peste noire qui a fait des millions de morts en Asie, mais relativement peu en Europe. Or voici que depuis deux mois, mes amis, ma famille, mais aussi des éditeurs et des journalistes, toutes celles et ceux qui connaissent le sujet de mon ­nouveau livre, les Nuits de la peste, me pressent de questions sur les pandémies.

Ils me demandent avidement s’il y a des ressemblances entre l’actuelle pandémie de coronavirus et les grandes épidémies historiques de peste et de choléra. Et je leur réponds que les ressemblances sont légion. Dans l’histoire humaine et littéraire, ce ne sont pas uniquement les bactéries et les virus qui sont communs aux pandémies, mais bien le fait que nos réponses initiales ont toujours été les mêmes.

Et la réplique première face à l’apparition d’une nouvelle pandémie a invariablement été le déni. Qu’ils soient nationaux ou locaux, les gouvernements ont toujours tardé à réagir, déguisant les faits et manipulant les chiffres à leur guise, afin de nier autant que possible l’existence de la crise naissante.

Dans les pages d’introduction de son Journal de l’Année de la Peste, l’œuvre littéraire la plus édifiante jamais écrite sur les réactions hu­maines face à la contagion, Daniel Defoe ­raconte comment, en 1664, les autorités locales de certains quartiers de Londres ont cherché à minimiser le nombre de morts dus à ce fléau en déclarant que les décès étaient liés à d’autres maladies, inventées pour l’occasion (1).

Dans les Fiancés, roman publié en 1827 et relatant la propagation de la peste avec un réalisme extraordinaire, l’écrivain italien Alessandro Manzoni décrit – et défend – la colère de la ­population face à la stratégie officielle mise en place à Milan en 1630, pour lutter contre la peste (2). Refusant de se rendre à l’évidence, le gouverneur de la ville nia la menace que représentait la maladie et alla jusqu’à maintenir les festivités organisées pour célébrer l’anniversaire d’un prince de la région. Dans ces pages, Manzoni montre comment des mesures ­de restriction insuffisantes, appliquées ­de manière trop laxiste et largement négligées par la population, ont nettement accéléré la propagation de la maladie.

D’abord le déni

Une grande partie de la littérature inspirée par les épidémies et les maladies contagieuses présente l’insouciance, l’incompétence et ­l’égoïsme des autorités comme les seuls ­facteurs responsables de la fureur des masses. Mais les grands écrivains vont chercher plus loin : à l’image de Defoe ou Camus, ils nous permettent d’entrevoir quelles émotions ­inhérentes à notre condition humaine ­sous-tendent cet acharnement populaire.

Ainsi, le roman de Daniel Defoe nous montre-t-il que derrière ces sempiternelles remon­trances et cette colère sans bornes se cache un ressentiment dirigé contre le destin, contre une volonté divine qui serait simple spectatrice –  et peut-être justificatrice  – des ravages de la mort et de la souffrance humaine ; une ire déclenchée par les institutions ou la religion organisée, lesquelles semblent douter de la réponse qu’il convient d’apporter à ces calamités.

Une autre réaction des hommes face aux pandémies, réflexe manifestement aussi universel que spontané, a toujours consisté à fomenter la rumeur et à répandre des informations fallacieuses. Au cours des épidémies du passé, les rumeurs étaient principalement entretenues par la désinformation et l’impossibilité de se ménager une vue d’ensemble de la situation.

Dans les récits de Defoe et Manzoni, les gens gardent leurs distances quand ils se croisent dans la rue en temps de peste, mais ils échangent aussi des nouvelles, les dernières anec­dotes de leurs villes respectives, afin d’avoir un meilleur aperçu de l’ampleur de l’épidémie. Ce tableau plus détaillé est pour eux le seul ­espoir d’échapper à la mort et de trouver ­un refuge où se garder de la maladie.

Puis les rumeurs

Dans un monde où les journaux, la radio, la télévision et Internet n’étaient pas encore apparus, la majorité de la population, analphabète, ne pouvait s’en remettre qu’à son imagination pour dépister le danger, prendre la mesure de sa gravité et des tourments qu’il pouvait infliger. Cette confiance en l’imagination donnait à la terreur de chaque être sa propre expression, individuelle et distincte, tout en lui insufflant une dimension lyrique –  et ainsi devenait-elle localisée, spirituelle et mythique.

Les rumeurs les plus communes qui se déclaraient en même temps que les épidémies de peste concernaient l’origine de la maladie : qui l’avait apportée, d’où était-elle venue  ? Le mois dernier, au moment où une peur panique commençait à se répandre en Turquie, le respon­sable de ma banque, à Cihangir, quartier d’Istanbul où je vis, m’a déclaré d’un air entendu que «cette chose» était la riposte économique de la Chine face aux Etats-Unis et au reste du monde.

La maladie serait étrangère

Comme le Mal lui-même, la peste était toujours dépeinte comme venant de l’extérieur. Elle avait déjà frappé ailleurs, et les efforts n’avaient pas été suffisants pour l’endiguer. Dans le récit qu’il livre de la propagation de la maladie à Athènes, Thucydide commence par observer que l’épidémie s’est déclarée bien loin de la ville, en Ethiopie et en Egypte.

La maladie serait donc étrangère ; elle arrive de loin, et elle a été introduite dans la cité avec des intentions mauvaises. Ce sont toujours les rumeurs portant sur l’identité supposée de sa forme originelle qui sont les plus tenaces et les plus populaires.

Dans les Fiancés, Manzoni décrit un personnage récurrent dans l’imaginaire du peuple ­depuis le Moyen Age : à chaque nouvelle épidémie, la rumeur fait revivre cette silhouette démoniaque et vague qui rôde dans l’obscurité, répandant sur les poignées de porte et dans l’eau des fontaines un liquide contenant le virus de la peste. On connaît aussi l’histoire de ce vieillard qui, accablé de fatigue, trouve refuge dans une église et s’assied à même le sol ; une femme passe à côté de lui et l’accuse d’avoir frotté son manteau sur les murs et les bancs pour ­propager la maladie. Il n’en faut pas plus pour qu’une foule enragée se rassemble et le lynche sur-le-champ.

Ces accès de violence aussi imprévisibles qu’incontrôlables, ces ouï-dire, ces mouvements de panique et de rébellion apparaissent dès la Renaissance dans nombre de récits d’épidémies. Marc Aurèle déchaîna sa colère sur les chrétiens de l’Empire romain, leur reprochant d’avoir colporté la peste antonine – c’est qu’ils avaient refusé de participer aux rites censés apaiser les dieux. A la faveur d’épidémies plus tardives, on accusa les juifs d’avoir empoisonné les fontaines de l’Empire ottoman et de l’Europe catholique.

Terreur métaphysique

L’histoire et la mémoire littéraire des épidémies nous montrent que l’intensité de la souffrance, la peur de la mort, la terreur métaphysique et le sens du surnaturel chez la population affligée étaient proportionnels à l’intensité de leur ­colère et de leur insatisfaction politique.

De même que lors de ces pandémies anciennes, les rumeurs infondées et les accusations reposant sur l’identité nationale, religieuse, ethnique et régionale ont eu une influence non négligeable sur le cours des événements à mesure que l’épidémie actuelle de coronavirus gagnait du terrain. Et la tendance des réseaux sociaux et des médias populistes à grossir les mensonges a alimenté cette dynamique récurrente.

Mais il y a une différence de taille : aujourd’hui, nous avons accès à infiniment plus d’informations que nos ancêtres sur la pandémie que nous traversons – et des informations infiniment plus fiables. C’est aussi pour cette raison que la peur insondable et légitime que nous éprouvons aujourd’hui est si différente de la leur. Car notre terreur est moins alimentée par les rumeurs, en même temps qu’elle est amplifiée par des informations exactes. » Suite dans Libération

Ouvrages cités :
(1) Journal de l’Année de la Peste, de Daniel Defoe, traduit de l’anglais par Francis Ledoux, Gallimard, «Folio classique», 384 pp., 8,50 €.
(2) Les Fiancés, histoire milanaise du XVIIe siècle, d’Alessandro Manzoni, traduit de l’italien par Yves Branca, Gallimard, «Folio classique», 864 pp., 12,90 €.

Orhan Pamuk, écrivain, Prix Nobel de littérature Texte traduit de l’anglais par Alexandre Pateau. Extraits de la tribune dans « Libération », le 2 mai 2020

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