La désinformation sur la vaccination contre le coronavirus : leçons de la pandémie de VIH

Science vs. ail, citron, huile d’olive et betteraves

Anne Buvé et Marie Laga

Ces derniers mois, nous avons suivi avec un grand intérêt les discussions animées par les sceptiques et les anti-vaccins et nous avons un sentiment de déjà-vu. En effet, dans le passé, comme épidémiologistes avec une longue carrière dans la recherche sur le VIH, nous avons dû investir beaucoup de temps et d’énergie pour réfuter la désinformation.

Dans les années nonante, près de 10 ans après la découverte du virus de l’immunodéficience responsable du sida, Peter Duesberg, un rétrovirologue réputé de l’Université de Californie à Berkeley, a prétendu que le VIH n’était pas la cause du SIDA, mais que ce syndrome était causé par l’utilisation de médicaments comme les inhibiteurs de la transcriptase inverse [1]. Tragiquement, cette idée a trouvé son chemin dans les échelons politiques les plus élevés de l’Afrique du Sud, un pays confronté à une épidémie de VIH explosive de VIH.

Thabo Mbeki, qui était président de l’Afrique du Sud de 1999 à 2008, s’est rallié à ces « négationnistes » dirigés par Duesberg. De plus, il leur a donné un forum et a collaboré avec  eux pour déterminer sa politique. En conséquence, tous les programmes qui travaillaient avec des médicaments anti-sida ont été bloqués, soit pour la prévention de la transmission du VIH de la mère à l’enfant, soit pour le traitement des personnes séropositives. La ministre de la Santé Manto Tshabalala Msimang, médecin, a conseillé au public sud-africain de traiter le sida avec de l’ail, du citron, de l’huile d’olive et des betteraves.

Les scientifiques de l’Université de Harvard ont calculé que cette politique aura coûté la vie à  365 000 Sud-Africains au cours de la période 2000-2005. Ces personnes séropositives auraient pu être sauvées grâce aux inhibiteurs du SIDA [2]. Les raisons qui ont amenés Thabo Mbeki à suivre une telle politique restent obscures. Les « négationnistes » sont toujours là, mais leurs croyances sont réfutées par les millions de personnes séropositives dans le monde qui mènent une vie pratiquement normale grâce aux médicaments contre le sida.

Et pourquoi pas l’ail, le citron, l’huile d’olive et les betteraves ?

Dans les discussions actuellement en cours sur le coronavirus, on capte les échos de cette période sida. La gravité de l’épidémie est niée et la question est posée de savoir à quoi sert la vaccination. En outre, des doutes sont émis quant à l’efficacité des vaccins approuvés par les experts de l’Agence européenne des médicaments. Toutes sortes d’images funestes sont publiées sur les effets secondaires de ces vaccins. En alternative à la vaccination, il est proposé de renforcer le système immunitaire grâce à un mode de vie sain, qui comprend une alimentation saine et éventuellement la prise de compléments nutritionnels (vitamines D, C, zinc, etc.) Et pourquoi pas l’ail, le citron, l’huile d’olive et les betteraves ?

On peut comprendre que des personnes sans formation médicale ou scientifique soient inquiètes et remettent en question la sécurité des vaccins. Mais cela devient dangereux lorsque des médecins et des personnes ayant une formation scientifique diffusent des informations manifestement incorrectes et sèment le doute et la peur et obtiennent également un forum dans les médias publics.

Il s’agit de vies humaines et quiconque répand la désinformation doit assumer la responsabilité de ses éventuelles conséquences

Il ne s’agit pas d’une « opinion différente », qui serait étayée par des arguments scientifiques. Il s’agit d’ignorer délibérément ou de nier les résultats de la recherche scientifique sur lesquels un consensus scientifique a été atteint et cela ne peut être sans obligation au nom de la liberté d’expression. Il s’agit de vies humaines et quiconque qui répand la désinformation doit assumer la responsabilité de ses éventuelles conséquences, tout comme les scientifiques doivent étayer leurs arguments et rendre des comptes de leurs erreurs.

Anne Buvé et Marie Laga

Épidémiologistes à l’Institut de médecine tropicale d’Anvers.

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  De Standard, lundi 15 mars 2021 à 3h25. Traduit du néerlandais “Wetenschap vs. look, citroen, olijfolie en bieten”.


[1] Duesberg P, Koehnlein C, Rasnick D (2003). « The chemical bases of the various AIDS epidemics: recreational drugs, anti-viral chemotherapy and malnutrition ». J Biosci. 28 (4): 383-412. doi:10.1007/BF02705115

[2] Chigwedere, P., Seage, I., G. R., Gruskin, S., Lee, T.-H., & Essex, M. (2008). Estimating the lost benefits of antiretroviral drug use in South Africa. Journal of Acquired Immune Deficiency Syndrome49, 410–415.

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