Préface Françoise Barré-Sinoussi, prix Nobel de Médecine 2008

Fin 1982, je travaillais dans le laboratoire de Jean-Claude Chermann, rattaché à l’unité d’oncologie virale de Luc Montagnier à l’Institut Pasteur de Paris sur les relations entre une famille de virus, les rétrovirus, et le cancer chez l’animal. Deux membres d’un groupe de médecins hospitaliers, Willy Rozenbaum et Françoise Brun-Vézinet, nous ont contactés pour vérifier l’hypothèse qu’un rétrovirus humain pourrait être la cause du nouveau syndrome d’immunodéficience acquise (sida) identifié chez des homosexuels aux États-Unis puis chez quelques patients en France. C’est cette étroite collaboration entre cliniciens et virologues, basée sur des observations épidémiologiques et cliniques, qui fut à l’origine de la découverte de l’agent responsable du sida, appelé plus tard le VIH. Cette découverte, rapportée dès mai 1983 dans la revue Science fut suivie de la caractérisation de la biologie de ce virus, de son mode de réplication et de son matériel génétique. Le début d’une longue aventure scientifique, vécue par des chercheurs et des cliniciens venant de divers horizons, mobilisés pour répondre ensemble au plus vite à l’émergence de cette maladie nouvelle affectant les pays industrialisés. La toute première réponse fut la mise au point de tests de dépistage, suivie, quelques années plus tard, par le développement de traitements antirétroviraux.

Mais, à l’aube de ces années quatre-vingt, nous étions loin d’imaginer ce qui se passait sur le continent africain. En octobre 1985, l’OMS organisa un atelier d’experts à l’Institut Pasteur de Bangui, en République centrafricaine afin d’élaborer une définition clinique du sida utile aux cliniciens africains pour diagnostiquer cette maladie dans leurs pays. J’ai eu la chance de participer à cet atelier avec Françoise Brun-Vézinet, Max Essex, Jonathan Mann, Peter Piot et bien d’autres personnalités, dont plusieurs issues de neuf pays africains. C’est lors de cette mission, par l’intermédiaire d’échanges avec nos collègues africains, mais aussi de visites dans les principaux hôpitaux de Bangui que, comme d’autres, j’ai mesuré toute l’ampleur d’un désastre annoncé en Afrique Centrale dans un contexte de grande pauvreté avec des structures sanitaires largement défaillantes. Nous allions avoir à faire face à l’une des épidémies mondiales les plus meurtrières de l’histoire avec le douloureux pressentiment qu’il nous faudrait plusieurs décennies pour la contrôler ! Cette mission fut donc une autre découverte, un choc brutal, tant culturel qu’émotionnel vis-à-vis du contexte socio-économique et de la situation sanitaire des populations de ces pays pauvres.

Les auteurs de « l’épidémie éclipsée » ont vécu le même choc. Dans un récit sans concession, ils reviennent sur la découverte du sida en Afrique centrale dans les années quatre-vingt. Une histoire aujourd’hui oubliée qui se déroulait à un moment où l’attention de l’Occident était centrée sur les conséquences tragiques de l’épidémie qui le frappait à travers les homosexuels, les usagers de drogues, les hémophiles. Pourtant, dès 1983, de nombreux patients africains atteints du sida affluaient dans les hôpitaux de Paris et de Bruxelles. Les premiers virus (VIH-1 NDK) originaires d’Afrique étaient d’ailleurs isolés et caractérisés à l’Institut Pasteur à Paris, à partir d’un patient zaïrois et de ses partenaires sexuels, tous atteints du sida. La question de l’existence d’une « autre » épidémie de sida, dissimulée au centre de l’Afrique, au Rwanda, en République Démocratique du Congo, en Ouganda, etc. commençait sérieusement à se poser jusqu’à l’appel à l’aide internationale d’un médecin zaïrois, le Dr Bila Kapita, de l’hôpital Mama Yemo à Kinshasa lors de la conférence internationale sur le Sida à Paris en 1986.

La force de ce livre est de revenir sur ces années critiques, entre science et politique. La recherche fondamentale et translationnelle sur le VIH et le sida avançait très vite grâce à une combinaison de concepts rationnels, de technologies et de collaborations pluridisciplinaires. Et pourtant, il aura fallu cinq ans et demi après la découverte des premiers cas pour que le sida figure à l’agenda de l’OMS.

De 1983 à 1993, au Rwanda, les auteurs furent parmi les premiers scientifiques à contribuer, entre autres, à la description clinique du sida chez l’enfant en Afrique, à la connaissance de la transmission hétérosexuelle du VIH, à la découverte de la transmission par l’allaitement maternel et de la pathogenèse de l’infection, tout en participant activement aux premières campagnes de prévention du VIH. Ils décrivent le long chemin parcouru pour aboutir à la reconnaissance de l’épidémie en Afrique malgré de multiples obstacles: Le silence des institutions internationales comme l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et l’Unicef, le déni des autorités politiques, et l’incrédulité de nombreux scientifiques devant la réalité de la transmission sexuelle du virus de la femme à l’homme, et de la transmission par l’allaitement maternel.

Pour Jorge Luis Borges la mémoire est « une forme de l’imaginaire », une construction sociale qui oscille au fil du temps. Qui se souvient des débuts de l’épidémie du sida en Afrique centrale et à quoi bon s’en souvenir ? Cet ouvrage n’essaie pas de retracer une mémoire qui a été en partie effacée par les années et par le génocide des Tutsi au Rwanda. Il vise plutôt à décrire le contexte dans lequel a émergé cette nouvelle épidémie. Il analyse pas à pas les multiples obstacles, les retards et les hésitations qui ont jalonné cette décennie et en tire plusieurs enseignements à l’adresse des jeunes générations pour anticiper, comprendre et circonscrire les épidémies à venir.

Le choc de ma première expérience sur le continent africain, à Bangui en 1985, m’a permis de comprendre enfin la vision de Louis Pasteur d’une science sans frontières, d’un partage du savoir au bénéfice de l’humanité, vision qui l’avait conduit à créer des instituts dans des pays à ressources limitées. Ce n’était d’ailleurs pas un pur hasard si cet atelier OMS avait été organisé à l’Institut Pasteur de Bangui en 1985. Il était grand temps d’appliquer cette tradition pasteurienne, toujours d’actualité, à ce combat contre le VIH et le sida ! Alors, dès les années quatre-vingt, j’ai noué des liens très forts avec les Instituts Pasteur et les structures de santé en Afrique puis en Asie du Sud-Est afin de contribuer, avec bien d’autres collègues, au développement de recherches opérationnelles sur le terrain, au transfert du savoir et à l’accès aux soins. A ce titre, je me reconnais pleinement dans ce livre.

Malgré les immenses progrès accomplis depuis la découverte du virus en 1983, la lutte contre le sida est loin d’être terminée. Ce livre nous rappelle le rôle critique de la solidarité, du combat de la société civile et de la communauté scientifique et médicale en faveur du maintien du sida à l’agenda politique. En 2018, on estimait que 22 % des personnes vivant avec le VIH dans le monde n’avaient toujours pas accès à un traitement, 770.000 personnes étaient décédées du sida et 1.700.000 personnes étaient nouvellement infectées. Alors, plus que jamais, si nous voulons en finir avec les grandes épidémies et les maladies de la pauvreté, intensifions la mobilisation pour un monde plus juste !