D’une épidémie, l’autre. Une anthropologie de l’alerte scientifique en contexte de crise sanitaire

Article publié le 31 mars 2020 sur Passerelle de mémoires.
Enjeux et méthodes des collectes de mémoires à l’ère numérique

Par une troublante coïncidence, sort, au début de mars, ce témoignage qui nous renvoie au tout début des années 1980, quand un virus inconnu tue implacablement ceux qu’il affecte. Quatre groupes de populations, désignés comme les 4H, sont considérés comme « prédisposés » : les Homosexuels, les Hémophiles, les Héroïnomanes et les Haïtiens. En 1983 deux équipes de recherche de Kigali (Rwanda) et Kinshasa (République Démocratique du Congo) constatent qu’en Afrique Centrale, hommes, femmes et enfants meurent aussi de cette épidémie. Ils formulent l’hypothèse d’une transmission hétérosexuelle et par l’allaitement maternel et bousculent la doxa occidentale qui veut que le VIH/Sida implique principalement les homosexuels à partenaires multiples.

Quatre chercheurs de ces équipes se souviennent des dix années qui suivront la publication de leur premier article. Ils sont Belges, Rwandais et Français, sociologue, microbiologistes et pédiatre, travaillent en réseaux pluridisciplinaires et se retrouvent lanceurs d’alerte. Pendant que l’épidémie s’étend en Afrique Centrale et de l’Est où elle touche des millions de personnes, devenant la première cause de mortalité des adultes, ils affrontent l’indifférence du mandarinat, l’hostilité des gouvernements, la résistance de la population, l’obstacle des croyances et des rumeurs, l’horreur du Génocide rwandais et leur propre peur de la contamination.

Ce récit des années de désespoir et de lutte, simple et sensible est à mettre entre les mains de tous les chercheurs jeunes et moins jeunes. Il nous rappelle que malgré la routine des « publis », des études de data et des questionnaires, la recherche peut être un sport de combat. Il montre l’importance de l’interdisciplinarité pour recueillir des données fiables (l’implication de Michel Caraël, le socio-anthropologue, dans l’élaboration de questionnaires sur les pratiques sexuelles dans le respect des spécificités culturelles, est impressionnante). Enfin il nous dit que face aux grands fléaux sanitaires, il n’y a plus de sciences dures. Il n’y a que des sciences humaines.

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